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LES PRECURSEURS

Le 8 novembre 2003, Les Amitiés Acadiennes ont commémoré, dans la salle des Colonnes du château de Fontainebleau, avec le faste qui se devait, le 400e anniversaire de la signature par Henri IV, le 8 novembre 1603, de la Commission nommant Pierre Dugua de Mons Lieutenant-général ès-Terres d'Amérique, ce qui amena en 1604 la “fondation” de l'Acadie. Pour préparer cet événement, F. René Perron avait publié dans notre revue trimestrielle une série d'articles sur les premiers Français partis là-bas et qui sont devenus… “nos cousins”, les Acadiens. Plus de quatre cents ans se sont depuis écoulés…

De la fin du 15e au début du 16e siècle
Après les Vikings, qui avaient fréquenté les lieux bien avant leur “découverte”, nombre de pêcheurs bretons, normands, rochelais et basques ont, à leur tour, fréquenté les bancs de poissons au large de Terre-Neuve.
En 1497, le navigateur italien Jean Cabot, au service du roi d'Angleterre, longe les côtes du Labrador. A cette époque, les castors et les orignaux ne donnaient – si l'on peut dire – leurs peaux que pour vêtir les populations qualifiées de “Sauvages”. Mais déjà on entrevoyait un commerce fructueux, motivation importante et incontournable pour les fameux marchands des ports français…
Pour embellir ces espérances pécuniaires, une volonté de convertir les “Sauvages” à la vraie religion (donc catholique !) se dessinait du côté des autorités religieuses, et notamment de la part des Jésuites, qui avaient de nombreuses protections à la Cour de François 1er. Cependant, la Cour ne souhaitait guère financer les projets, surtout en totalité, et le “privilège de la traite” des fourrures, qualifié de “monopole”, fut la base de discussion. Il fallait cependant noliser des vaisseaux, les armer, les approvisionner pour une longue traversée et un séjour plus ou moins long, et recruter des volontaires…

> 1534-1541 – LES VOYAGES DE JACQUES CARTIER
– Pour son premier voyage (1534), le navigateur français natif de Saint-Malo part avec mission, donnée par Philippe de Chabot-Brion, Amiral de France, de “découvrir et conquérir à Neuve-France, ainsi que de trouver par le nord le passage au Cathay (la Chine)”.
Cartier prend pied sur des îles qu'il baptise “Araynes” et qui deviendront les Îles de la Madeleine, puis sur l'Île Saint-Jean.

– Au cours de son deuxième voyage (1535), il remonte le Saint-Laurent, aborde à Hochelaga et à Mont-Royal, puis à Stadaconé où il pense avoir découvert de l'or et des diamants, qui se révéleront du mica et de la pyrite de fer !
Jacques Cartier était parti avec trois vaisseaux, “La Grande Hermine”, “La Petite Hermine” et “L'Emerillon du Port”. Une terrible tempête au mois de mai sépare les vaisseaux mais Cartier continue ses explorations et bâtit un petit fortin à Stadaconé (dont Champlain, en 1608, trouvera les vestiges). Cependant, le scorbut, maladie alors inconnue des Français, fait des ravages parmi les marins et, si les contacts avec les indigènes se multiplient, Cartier se méfie du “seigneur” Donnacona qu'il fait même prisonnier afin de l'emmener avec lui en France pour le “présenter” au roi…

– Cinq ans plus tard (1541), un troisième voyage est envisagé mais il se complique dès le départ par les prétentions d'un certain François de La Roque, seigneur de Roberval, que François 1er a nommé “Lieutenant-général au Pays du Canada pour y fonder une colonie”. Devenu protestant en 1535, le seigneur de Roberval se trouve ruiné de ce fait, et il compte bien refaire sa fortune au Canada, avec pour guide… Jacques Cartier. Mais celui-ci n'apprécie guère de n'être que le second de cette expédition, et il part sans l'attendre !
Voici donc Roberval confronté tout d'abord au recrutement, puis aux préparatifs de son expédition. Après un pénible hiver au bord du Saguenay (affluent du Saint-Laurent), il rentre mais, décidé à garder sa nouvelle religion, il le paie de sa vie car on lui avait demandé de fonder une colonie catholique ! De son côté, Jacques Cartier, à qui on ne pardonne pas d'avoir confondu de l'or avec du mica, s'installe dans son manoir de Limoëlou, à côté de Saint-Malo, où il meurt de la peste en 1557.

– En 1556, le géographe Thevet longe la côte de Terre-Neuve à la Floride.

> 1578-1598 – LES ESSAIS DE TROILUS DE MESGOUEZ DE LA ROCHE
Ce gentilhomme breton, gouverneur de Morlaix, puis de Fougères, est un aventureux, qui souhaite se tailler une principauté au Nouveau-Monde et obtient, en 1577 et 1578, une commission royale avec le titre de “Vice-roi des Terres-Neuves”.

– Ayant pris la mer sur un seul vaisseau au printemps de 1578, il est arraisonné dès le départ ! C'est qu'il a un concurrent anglais, Humphrey Gilbert, qui ambitionne lui aussi d'être un jour Gouverneur d'une Colonie, avec l'aide du célèbre Raleigh…

– Le marquis de La Roche ne renonce pas pour autant et, avec quelques marins basques et malouins, il appareille à nouveau en 1584. Nouvel avatar : son bateau coule au large de Brouage (Charente Maritime) ! Pendant ce temps, Henri IV est devenu roi de France, et Troilus de Mesgouez de La Roche obtient du Roi le titre de “Lieutenant-général en pays de Canada, Hochelaga, Terre-Neuve, Labrador, Norembèque et Île de Sable”, avec une subvention et un privilège qui va faire parler : celui du commerce des fourrures !

– Troisième essai, début 1598. De La Roche recrute plusieurs centaine de prisonniers et engage un pilote, Thomas Chefdhostel, capitaine du vaisseau “La Catherine”. Départ pour l'Île de Sable où il laisse un groupe de ses ex-prisonniers avec un officier, Querbonyer. A part quelque bétail retourné à l'état sauvage, l'île est désertique. De son côté, De La Roche n'a décidément pas de chance car des tempêtes violentes le force à revenir en France, sans espoir de faire fortune au Nouveau-Monde… On sait que le Parlement de Rouen enverra, en 1603, le capitaine Chefdhostel récupérer les survivants de l'Île de Sable.

– A la suite de diverses expéditions en Nouvelle-France, dont celles de l'armateur dieppois Jehan Ango (1480-1551), la ville de Rouen s'était trouvée au cœur des divers métiers préparant les fourrures (surtout de castors) rapportées pour les chapeliers, et les fameux marchands de Rouen tenaient à “contrôler la traite”.

> 1599-1603 – de PIERRE CHAUVIN DE TONNETUIT à PIERRE DUGUA DE MONS
Un capitaine-marchand, natif de Dieppe, s'intéresse à la Nouvelle-France et vient s'installer à Honfleur, alors un des ports des diverses tentatives. Il s'agit de Pierre Chauvin de Tonnetuit, qui, en 1600, va réaliser cette idée de poste de traite. Il a obtenu, en 1599, l'indispensable monopole.

– En 1599, Pierre Chauvin de Tonnetuit et son associé, Pierre Dugua de Mons, arrivent jusqu'à Tadoussac, à l'embouchure du fleuve du Saint-Laurent.
Mais Pierre Chauvin de Tonnetuit meurt en 1603, et le Roi décide de donner le monopole à Aymar de Chastes, Gouverneur de Dieppe et Commandeur de Malte. Celui-ci arme La Bonne Renommée, et François Gravé du Pont en est le maître. C'est d'ailleurs sur les conseils de ce dernier que Aymar de Chastes réunit des personnalités de la Cour et certains marchands de Saint-Malo, Dieppe et Rouen pour fonder la Compagnie de la Nouvelle-France, dotée du monopole de la traite destinée à couvrir les frais.

– En 1603, Aymar de Chastes prend le départ à destination du Canada, avec à bord une future célébrité, Samuel de Champlain, “géographe du Roy” depuis 1602.
Le voyage s'avère prometteur… Cependant, Aymar de Chastes décède à son tour et c'est Pierre Dugua de Mons qui est nommé Lieutenant-général ès-Terres d'Amérique. Gentihomme huguenot de Saintonge, Pierre Dugua de Mons a combattu sous la bannière du futur Henri IV qui, une fois roi, l'a nommé Gentilhomme ordinaire de la Maison du Roi…

– En octobre 1603, Dugua de Mons fait au roi des propositions précises concernant la Nouvelle-France, et, le 8 novembre, il reçoit une “Commission” qui le nomme Lieutenant-général en remplacement d'Aymar de Chastes, décédé. Il devra explorer “les pays, côtes et confins de l'Acadie” (ou La Cadie) entre les 40e et 46e degré de latitude. De plus, il sera chargé de convertir les “Sauvages” à la religion catholique, ce qui paraît un peu compliqué pour un protestant. Mais un prêtre catholique partira avec lui. Il doit aussi “transporter et laisser au dit pays cent personnes la première année et continuer toutes les suivantes”, précise Henri IV qui, devant les difficultés de recrutement, ramènera le nombre de personnes à soixante. Le problème important du financement se règle – si l'on peut dire – par l'attribution à Dugua de Mons du “monopole de la traite”, et ce pour une période de dix ans.





L'INSTALLATION EN ACADIE

L'obtention du “monopole” n'aplanit pas tous les obstacles, et le roi Henri IV doit intervenir par deux fois auprès des Conseillers du Parlement de Normandie. Dans une première lettre, datée du 17 janvier 1604, il termine par une formule sans ambiguité : “… Sçachant donc maintenant quelle est sur ce nostre volonté, nous vous enjoignons tres expressement de vous y conformer …”, et dans une seconde lettre, du 25 janvier : “… (vous) ferez tout debvoir de vous y conformer et satisfaire sans qu'il y ayt faulte ; car tel est nostre plaisir…” Ces lettres marquent bien le désir impérieux d'Henri IV de soutenir son Lieutenant-général, avant son départ imminent.

1603-1604 – Préparation et départ des vaisseaux au printemps
L'hiver a été bien employé : – Fondation d'une société avec les marchands de Rouen, Saint-Malo, La Rochelle et Saint-Jean-de-Luz.
– Recrutement des équipages, engagement d'artisans… Peu de documents d'époque ont été retrouvés mais quatre catégories ont pu être sélectionnées :
1) Les volontaires, dont quatre sont qualifiés de “Sieurs”, auquel s'ajoute un authentique membre de la noblesse, compagnon d'Henri IV au cours de la conquête du royaume : Jean de Biencourt, Sgr de Poutrincourt en Picardie et marié à Dame Jeanne de Salazar, issue d'une famille célèbre. Jean de Biencourt est l'un des personnages les plus titrés, et c'est à lui que Pierre Dugua de Mons concèdera plus tard le seigneurie de Port-Royal.
2) Les membres des équipages, parmi lesquels on retrouve François Gravé du Pont, commandant de La Bonne Renommée. Originaire de Saint-Malo, Gravé du Pont avait été un collaborateur de Pierre Chauvin de Tonnetuit, il devient le lieutenant de Dugua de Mons.
3) Les engagés, qui devaient comprendre divers corps de métiers mais dont trois seulement ont été identifiés : deux “artisans” et un “maçon-platrier” âgé de 19 ans seulement.
4) les “divers” embarqués, parmi lesquels : un chirurgien, le secrétaire de Dugua de Mons et deux domestiques, un “Maître Simon, expert en minerai”, et le prêtre catholique Nicolas Aubry qui (selon le récit de Marc Lescarbot) une fois là-bas, se perdit dans les bois et vécut “de baies et de racines” pendant deux semaines avant d'être retrouvé par miracle…

– Enfin, tout est fin prêt et, en avril 1604, “Le Don de Dieu” et “La Bonne Renommée” appareillent, avec à bord également, le cartographe du Roi, navigateur réputé, Samuel de Champlain.

> LA ROUTE MARITIME DE L'ATLANTIQUE NORD
Dans la revue n° 94 des Amitiés Acadiennes (4e trimestre 2000), Robert Rouleau, doyen honoraire de l'université du Mans, a écrit un article sur cette “route” maritime. En voici quelques extraits pour vous laisser imaginer ce que pouvait être un tel voyage : « Le capitaine Vautron, du vaisseau “Le Français”, écrivait en 1716 [ soit plus de cent ans après le voyage de Dugua en 1604 ] : “J’ai été sept fois au Canada et quoique je m'en suis très bien tiré, j'ose assurer que le plus favorable de ces voyages m'a donné plus de cheveux blancs que tous ceux que j'ai fait ailleurs.”
Quelle est donc cette route si tourmentée ? Quatre données sont à prendre en considération : les vents, les glaces, le brouillard, l'itinéraire.
1) Les vents et les courants qui leur sont associés : (…) Le long des côtes du Groenland et du Labrador, s'écoule vers le sud un courant d'eau froide en provenance des mers polaires. Ce courant dévié sur sa droite se dirige vers l'ouest, donc vers les rivages de l'Amérique septentrionale, d'où son nom “Labrador”. Ses eaux froides plongent ensuite sous les eaux plus tièdes de l'Atlantique. C'est lui qui peut expliquer que :
– En 1534, Jacques Cartier, parti de Saint-Malo le 20 avril lors de son premier voyage, ait atteint Terre-Neuve en seulement 20 jours, le 10 mai, en arrivant au nord de l'île. (…) Cet itinéraire est sans doute celui des Normands partis d'Islande vers le Groenland et le Vindland (Terre-Neuve). Il a l'inconvénient d'être très septentrional et dangereux à cause des glaces.
Pour aller au Canada, il est préférable de profiter de l'affaiblissement éventuel des vents d'ouest remontés vers le nord à la fin du printemps. Mais cette remontée des vents et des dépressions qui les génèrent n'est pas d'une régularité absolue au fil des ans, ce qui rend les voyages plus ou moins longs :
– En 1604, Dugua de Mons joint Le Havre à l'Acadie en 62 jours (7 mars-début mai).
– En 1608, de Honfleur à Tadoussac, Champlain met 51 jours,
– En 1615, pour le même trajet, le “Saint-Etienne” mettra 38 jours.
– En 1611, parti de Saint-Malo, un navire mettra 147 jours pour arriver à Port-Royal, en Acadie (26 janvier-22 juin) !
Par contre, en automne, on revient avec des vents d'ouest ; la difficulté réside alors dans la violence des tempêtes, rudes au matériel.
2) Les glaces sont de deux sortes : les icebergs et la banquise. Des glaciers du Groenland partent chaque année environ 40 000 icebergs de toutes tailles. Certains ont jusqu'à 90 mètres de hauteur au-dessus de l'eau, mais les 8/9 de la hauteur totale sont en-dessous… c'est ce qui les rend dangereux car ils fondent au ras de l'eau et l'iceberg peut présenter une avancée sous marins, la partie émergée étant écroulée. (…) Si, à cause du brouillard on ne peut les voir, le refroidissement de la température signale leur présence. Leur danger est constant. (…)
– La banquise : c'est de l'eau de mer qui a gelé. La banquise côtière est immobile et assez plate. Il y a une banquise dérivante (…) [ qui ] en juin, juillet, se disloque et dérive vers le sud entre le Groenland et Terre-Neuve.
3) Le brouillard : c'est la menace la plus insidieuse. Il crée en mer une atmosphère inquiétante, car le vent est faible et c'est le grand silence, tandis que le navire glisse en aveugle. (…)
4) L'itinéraire reste approximatif. Deux routes sont utilisées pour partir de France : – L'une par la Manche depuis les ports de Saint-Malo, Honfleur, Le Havre et surtout Dieppe. (…)
– L'autre part de la façade atlantique de Nantes à La Rochelle ; elles se rejoignent sur les Bancs. (…) »

> LA VIE A BORD
Robert Rouleau écrit à ce sujet : « Si les vaisseaux du Roi sont plus grands que les vaisseaux des marchands, l'organisation est comparable : à l'arrière le capitaine a sa cabine personnelle, les officiers et les passagers de marque des cabines collectives ; les marins, les soldats, les autres passagers logent dans l'entrepont ; celui-ci fait 1,60 m sous plafond sur les grands vaisseaux, 1,12 sur les plus petits ; on y dort dans des hamacs. (…)
Dans les cales (…) s'entassent la cargaison et les provisions pour une navigation de deux à trois mois. A l'avant, près de la cuisine, sont rassemblés les animaux vivants : porcs, moutons, bœufs, poules, jamais de lapins car ceux-ci rongent le bois ! L'eau est transportée dans des tonneaux, mais elle se gâte très vite ; après quinze jours de mer, elle prend une couleur brunâtre et un goût amer. (…)
Les vêtements ne sont pas nettoyés à cause du manque d'eau douce, l'on dort tout habillé à cause de la promiscuité et du manque de place. (…). »

> L’ARRIVEE ET L’ETABLISSEMENT A L’ÎLE SAINTE-CROIX
Nous reprenons le récit de F. René Perron. En mai 1604, avec des vents favorables et une traversée “en droicture”, “Le Don de Dieu” est en vue de La Hève. Une escale au Port-Mouton permet d'attendre “La Bonne Renommée”, et les deux vaisseaux vont pouvoir contourner la péninsule, apercevoir le futur Port-Royal, et après plusieurs reconnaissances, aborder, à l'embouchure d'une rivière, une île baptisée “Île Sainte-Croix” dans l'espoir d'une protection divine…
La suite est très connue et décrite par de nombreux historiens et sites Internet. Résumons : la construction de l'Habitation est vite réalisée, comme la prospection relativement facile de ce lieu qui va devenir un cauchemar dès l'arrivée de l'hiver. Les denrées s'épuisent, et une maladie, qui a déjà sévi mais qui reste encore inconnue, fait son apparition : le scorbut. Elle va causer la mort de plus de trente participants à l'expédition, qu'on enterrera au printemps 1605, avant de quitter cet île devenue cimetière… On reprend les matériaux de l'Habitation, et Dugua de Mons va chercher un lieu plus accueillant. Ce sera Port-Royal et son magnifique bassin, entouré de collines verdoyantes, et le contact encourageant avec les Sauvages Micmacs (Mi'kmaq).
(à suivre)




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